Le 13 mars dernier, l’équipe de Cinéqual.ID, en charge du thème des femmes et de leur représentation dans le cinéma, a pu recueillir le témoignage de Lucia Pagliardini. Reconnue pour sa thèse intitulée Les femmes dans le champ cinématographique : le rôle des productrices de cinéma françaises depuis la Nouvelle Vague jusqu’à nos jours, elle s’engage dans la lutte pour l’égalité homme / femme au sein du Septième Art. En effet, trop peu de productrices sont connues du grand public dont l’attention se focalise sur les actrices et réalisatrices – ou plutôt leurs homologues masculins. Néanmoins, le rôle des producteurs est essentiel, tant sur le plan du développement de l’œuvre que sur le plan de son financement, la preuve étant que c’est à eux qu’est remis l’Oscar du Meilleur Film. L’engagement de Lucia Pagliardini pour la reconnaissance des productrices et l’égalité des sexes se concrétise lorsqu’elle fonde l’association L’image et son double aux côtés du compositeur Luciano Sampaoli et du pianiste Nunzio Dello Iacovo. Voici la rencontre avec une chercheuse, passionnée du cinéma et engagée.

Pourriez-vous nous raconter brièvement votre parcours ?

J’ai effectué mes études en communication et spectacle à l’Université de Urbino en Italie, ensuite je me suis spécialisée en théâtre à l’Université Catholique de Milan et en 2015 j’ai obtenu un Master en Cinéma, Télévision et Production Audiovisuelle à l’Université de Bologne avec un mémoire sur la productrice Margaret Menegoz et sa maison de production Les Films du Losange. Au cours de mes recherches en Master, j’ai me suis rendue compte du manque d’études sur les productrices de cinéma et de la nécessité de réaliser une recherche pouvant mettre en lumière, pour la première fois dans l’histoire du septième art, la contribution de ces femmes. C’est justement pour cela que j’ai décidé de poursuivre mon travail de recherche sur cette figure professionnelle dans le cadre d’un doctorat à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3. Ma recherche, qui porte sur les productrices cinématographiques françaises depuis la Nouvelle Vague jusqu’à nos jours, a été approuvée par l’Association Nationale de la Recherche et Technologie et accueillie dans le cadre du dispositif CIFRE au sein de Gaumont, la plus ancienne société de production au monde encore en activité, crée en 1895. En effet, considérant l’intérêt de ma recherche, la société Gaumont a activé pour la première fois ce dispositif, ce qui m’a permis de travaillé pendant trois ans dans cette entreprise.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous engager pour la cause des réalisatrices et productrices ?

Il faut tout d’abord souligner que les productrices de cinéma sont souvent des réalisatrices, je vous cite par exemple Véra Belmont ou Tonie Marshall qui sont actives en France, Véra Belmont depuis les années 60 et Tonie Marshall depuis les années 90, la seule femme d’ailleurs qui ait reçu le César du meilleur réalisateur – c’était en 2000 pour le film Vénus beauté (institut). Mais aussi Alice Guy, Musidora ou Elvira Notari qui étaient actives au cours de la première moitié du XXe siècle. Le fait d’être à la fois productrice et cinéaste permet aux femmes une plus grande liberté dans la réalisation de leurs œuvres.
Ce serait intéressant de répondre à votre question avec une autre question. Pourriez-vous de me citer les noms de quelques productrices françaises ? Probablement, […] vous serez en mesure de me dire quelques noms comme Sylvie Pialat, connue notamment pour le film Timbuktu (sorti en 2014), ou Margaret Menegoz qui est à la tête de la plus ancienne société de production indépendante, créée en 1962 par Éric Rohmer et Barbet Schroeder. Mais quand je pose cette question au cours de mes conférences, la plupart des personnes ne sont pas capables de me répondre. Cela est dû au fait que les enquêtes se sont davantage focalisées sur les actrices, depuis longtemps, et sur les réalisatrices, plus récemment, en négligeant le rôle des productrices, un métier d’ailleurs qui demeure méconnu du grand public. Le manque d’attention qui est réservé aux productrices de cinéma constitue une lacune profonde dans l’histoire du septième art compte tenu du rôle essentiel de la phase de production. En effet, cette dernière représente un élément crucial de la réalisation de chaque projet de film, un maillon fondamental de la filière, aussi bien sur le plan économique qu’artistique, ayant un impact sur toute la chaîne de production à tel point qu’Yves Rousset-Rouard définissait le producteur comme « le premier créateur d’une œuvre ». A ce manque d’attention s’ajoute le fait que nonobstant le processus de féminisation touche également, surtout ces dernières décennies, le domaine de la production de films, force est de constater que le stéréotype du producteur – homme de pouvoir, riche entrepreneur avec cigare entouré de belles filles – persiste dans l’imaginaire collectif, ce qui rend plus difficile l’ascension des femmes. Si on regarde le pourcentage d’hommes et de femmes engagés en tant que dirigeants de sociétés de production cinématographique, on constante une importante disparité entre les sexes : 69 % de producteurs contre 31 % de productrices. De nombreuses raisons peuvent expliquer la présence minoritaire des femmes aux postes de productrices, notamment le fait que la production de films constitue un lieu prestigieux où les intérêts économiques sont importants ; les hommes ont ainsi voulu freiner l’accession des femmes à ces postes afin d’éviter une désacralisation de la profession. En effet, au cours de l’histoire, l’idée qu’une profession peut résister au déclassement en fonction de sa capacité à en restreindre l’accès aux femmes s’est imposée, ce qui a rendu plus difficile leur ascension dans le monde de la production de films.
Je suis convaincue que la formation d’une mémoire sur la production cinématographique, conçue par le prisme des femmes, peut donner une impulsion importante à l’initiative de ces dernières, puisqu’en les faisant devenir un objet d’étude et de théorie elles pourront devenir davantage et véritablement un sujet dans l’histoire du cinéma.

Vous évoquez souvent Alice Guy. Pourquoi vous inspire-t-elle ?

Alice Guy (1873-1968) est une figure exceptionnelle : il s’agit de la première femme cinéaste et productrice de l’histoire du cinéma. Elle a contribué à l’évolution, d’un point de vue technique et artistique, du septième art. Elle a commencé sa carrière au sein de la maison de production Gaumont et c’est grâce à elle que Léon Gaumont a débuté dans la production de films, ce qui lui a permis de rivaliser avec la société Pathé. Alice Guy était une femme extrêmement moderne pour son époque capable de se mettre à son compte et de travailler comme un homme. En effet, suite au mariage avec Herbert Blaché, Alice Guy a déménagé aux États-Unis où elle a fondé en 1910 sa société de production, la Solax Company, devenant un point de référence pour le cinéma de l’époque grâce à ses capacités de leader. Elle réalisera environ mille films durant la période 1894-1920 et explorera des genres assez différents, bien que la comédie reste le genre constant où elle exprimera son point de vue féministe. Il suffit de citer Les Résultats du féminisme de 1906, œuvre dans laquelle Alice Guy met en scène une inversion des rôles : les hommes s’occupent de la maison tandis que les femmes vont travailler, l’univers féminin représenté donc de manière originale et nettement différente par rapport à la société de son époque. Malheureusement, comme ce fut le cas pour de nombreuses femmes, son concours n’a été redécouvert et mis en valeur qu’à partir des années 1970. Je pense qu’Alice Guy peut être considérée comme la « pro-génitrice » de toutes les productrices de cinéma puisqu’elle a inspiré et guidé diverses générations aussi bien en tant que femme qu’en tant qu’artiste grâce aussi à la modernité de ses films.

Comment souhaitez-vous utiliser le cinéma pour faire progresser la cause des femmes et leur émancipation dans l’optique d’atteindre l’égalité des sexes ?

Je pense que le cinéma peut jouer au rôle déterminant dans le processus d’émancipation des femmes car la capacité qu’a le septième art de frapper l’imaginaire collectif, d’influencer les modes de pensée et de voir le monde est très puissante. Il faut donc accorder aux femmes la place qu’elles méritent dans le cinéma précisément en raison de son l’impact sur notre société. En tant que chercheuse, je me bats constamment pour que les femmes travaillant dans la production, la réalisation ou dans d’autres postes soient mises en valeur à travers des études mais également par le biais d’actions concrètes comme celle que j’ai mise en place les 29-30 mars 2018 à l’Institut National d’Histoire de l’Art dans le cadre de ma recherche. Il s’agissait d’un colloque international, d’une exposition photographiques et d’un concert de piano dont l’objectif a été de mettre en lumière les productrices de cinéma françaises et leur travail et de les faire rencontrer et intervenir dans le cadre de tables rondes. A cet événement de grande envergure ont participé également des professeurs venus de diverses universités étrangères, des professionnels du secteur ainsi que des institutions comme le Ministère de la Culture et des organismes tel qu’Unifrance qui se sont confrontés sur la production cinématographique déclinée au féminin.
A mon avis, le travail de terrain propre de la recherche académique, surtout quand on s’intéresse à la question de l’égalité homme / femme, ne peut pas être dissociée d’une action concrète capable d’avoir une incidence en tant qu’acte génératif et non simplement révélateur d’une réalité objectivement donnée. Depuis les années 70, on a beaucoup écrit de textes, de lois, de décrets, de circulaires, de vœux pour atteindre la parité entre les sexes mais finalement, je crois, trop peu agi.

Vous êtes aussi présidente d’une association, L’image et son double, pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Quelles sont les actions concrètes que vous mettez en place ?

L’association l’Image et son Double existe depuis 2017 et elle s’est donnée comme objectif de promouvoir le rôle de la femme dans le monde de culture et plus spécifiquement dans le domaine du septième art. A travers l’association, l’artiste Luciano Sampaoli et moi ainsi que d’autres membres menons des actions de grandes envergures comme celle dont je vous ai parlé il y a quelques instants. Actuellement, nous travaillons à un projet international sur les productrices de cinéma qui impliquera divers pays européens, les Etats-Unis et le Japon. Au projet participerons diverses universités ainsi que diverses écoles de cinéma ayant un département production.

Pourquoi ces inégalités ?

Pour répondre à cette question il faudrait des heures puisque on devrait essayer de démêler tous les facteurs qu’historiquement, politiquement, éthiquement, socialement, culturellement ont contribué à alimenter les inégalités homme-femme.
Afin de répondre de manière synthétique à votre question, je vais considérer l’aspect culturel. Il faut préciser que le débat sur la faible présence des femmes dans la vie culturelle est apparu beaucoup plus tard que dans le domaine politique ou industriel en raison de divers facteurs, parmi lesquels l’habitude enracinée de penser que les compétences nécessaires pour exercer avec succès les professions liées à la culture demandent une qualité typiquement masculine, ainsi que l’intériorisation de la part des femmes de la dévalorisation du féminin dans le champ culturel. Les choses se compliquent encore plus pour les femmes quand la dimension culturelle se lie avec celle économique. Prenons l’exemple du cinéma : il s’agit d’un art coûteux ce qui veut dire, pour la production, gérer de l’argent, mais la question de l’argent et celle des femmes ne vont pas toujours très bien ensemble à cause notamment de la perception qu’on peut avoir de ce que les femmes sont capables de faire, en particulier avec l’argent et donc la mise en doute constante de leur capacité de gestion. Ainsi, le maniement de l’argent reste majoritairement encore à ce jour l’apanage des hommes, ce qui explique la difficulté pour les femmes d’accéder aux plus hautes responsabilités ou aux moyens de production et les écarts salariaux.
Je vous conseils de regarder, si vous ne l’avez pas encore vu, le film Numéro Une de la réalisatrice et productrice Tonie Marshall sortie en 2017 qui décrit en manière remarquable le combat d’une femme contre le « plafond de verre » encore si présent, notamment dans les hautes fonctions.

Comment sensibiliser le plus de gens possibles ?

Encore une fois, je pense que la sensibilisation des personnes à la thématique de l’égalité homme / femme doit passer par des actions concrètes puisque celles-ci ont un impact plus fort et ont une incidence plus importante sur nos vécus et sur notre sensibilité. Afin que l’action concrète soit véritablement efficace doit impliquer directement les femmes actives dans un certain secteur. Le partage d’expériences avec notamment les générations futures est également très important. Cela permet un véritable passage des Role Models aux Role Makers : des femmes qui aident, qui forment, qui accompagnent pour inspirer celles qui les entourent et pour les soutenir dans l’écriture de leur destin.