A l’origine des films : une femme ?

Qui a inventé le cinéma ? A cette question, vous me répondriez sûrement les frères Lumière, et vous auriez absolument raison. C’est en effet Auguste et Louis Lumière, en mars 1895, qui déposent le brevet du « Cinématographe ». Et la première projection publique et payante du cinématographe le 28 décembre 1895 marque la naissance officielle du cinéma. A l’origine donc, deux hommes, qui diffusent des films illustrant des scènes de la vie quotidienne, comme le Repas de bébé ou encore le célèbre Sortie de l’usine Lumière à Lyon. Mais alors, pourquoi avoir mis ce titre à ce paragraphe ?

Oui, à l’origine des films se trouvait bien une femme, car ce ne sont pas les frères Lumière qui ont inventé le film comme on l’entend aujourd’hui. En dehors des films documentaires, un film se veut fictif ; il a été réfléchi en amont avec l’écriture d’un scénario ensuite joué par des acteurs qui incarnent des personnages inventés. Et c’est Alice Guy, jeune secrétaire chez Léon Gaumont, qui eut l’idée en premier d’inventer de petites histoires pour les faire jouer devant une caméra. Avec La Fée aux choux qu’elle tourne en 1896, elle est la première réalisatrice de l’histoire du cinéma, et cette œuvre constitue ainsi la toute première fiction cinématographique.

Si les frères Lumière furent déterminants dans l’invention de la machine qui rend possible l’éclosion du cinéma, c’est Alice Guy qui, la première, fait du cinéma, c’est-à-dire invente et crée autre chose qu’une simple vue d’une entrée en gare avec des personnes en mouvement.

Mais un cinéma aujourd’hui très masculin…

A peine né, le cinéma semble donc accessible aux femmes réalisatrices à l’image d’Alice Guy. Mais si l’on regarde les chiffres aujourd’hui, on se demande où se trouvent les femmes réalisatrices : seulement 23% des films ont en effet été réalisés par des femmes. Et nous n’avons même pas besoin des chiffres pour en faire l’expérience. Effectivement, si je vous demande de me citer 3 réalisateurs, vous y parviendrez sans doute. Vous me citeriez Steven Spielberg, Quentin Tarantino, Tim Burton, Alfred Hitchcock et j’en passe… Mais si je vous demandais de me citer 3 réalisatrices, la tâche serait sans doute nettement plus compliquée…

Le chemin pour que les femmes puissent réaliser au même titre que les hommes semblait si bien tracé avec le parcours d’Alice Guy alors, que s’est-il passé ?

De nombreuses barrières rencontrées par les femmes qui veulent réaliser

Pour expliquer ce manque de femmes réalisatrices, on pourrait penser qu’il y a tout simplement moins de femmes qui aspirent à devenir réalisatrices que les hommes, et donc moins de femmes dans les écoles de cinéma, comme il y a par exemple une sous-représentativité des femmes dans les écoles d’ingénieurs. Il ne s’agit pas de cela puisque la parité dans les écoles de cinéma est assurée depuis une vingtaine d’année. Au vu de toutes les diplômées qui sortent des écoles de cinéma, le nombre de films réalisés par des femmes devrait être beaucoup plus élevé.

Brigitte Rollet, lors d’une interview qu’elle a donnée à l’occasion de la parution de son livre Femmes et cinéma, sois belle et tais-toi !, nous explique pourquoi les femmes peinent tant à se faire entendre en tant que réalisatrices. D’abord, elle rappelle que le cinéma n’échappe pas à ce qui caractérise la société, à savoir l’écart salarial entre une femme et un homme. Les réalisatrices sont en effet payées entre 35 et 40% moins que les réalisateurs, freinant ainsi nettement les femmes réalisatrices dans leur volonté de faire carrière dans ce domaine.

Brigitte Rollet pointe également le manque de moyens donnés aux femmes pour réaliser leurs films. Le cinéma fait par des femmes est en effet beaucoup moins financé, puisque seulement 17% des fonds publics du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) sont attribués à des films réalisés par des femmes. Pour remédier au problème de la sous-représentativité des femmes dans la réalisation, le CNC pourrait donc jouer un rôle extrêmement important en instaurant la parité dans la répartition des fonds.

Une parité qui s’arrête à 25 %

Finalement en matière de réalisation au cinéma, la parité pour les femmes semble s’arrêter à 25 %. Les femmes doivent-elles se contenter de cela ? Doit-on accepter que les femmes soient relayées en second plan en matière de réalisation ? En France, il semblerait que cela ne choque pas le Festival de Cannes qui, chaque année, ne sélectionne que très peu de films réalisés par des femmes. En attendant la sélection officielle du festival de Cannes 2020 (repoussée à cause de la crise sanitaire actuelle), intéressons-nous aux chiffres du festival de Cannes de l’année dernière : sur les 21 longs-métrages en compétitions, seuls 4 ont été réalisés par des femmes. Le chiffre des 25 %, déjà nettement trop bas, n’est ici même pas respecté. Un festival international de cinéma comme celui de Cannes ne devrait-il pas montrer l’exemple et se battre pour la parité en matière de réalisation en nommant un nombre correct de films réalisés par des femmes ? Le comité devrait prendre exemple sur celui des Berlinale, autre festival de cinéma international, qui lui a effectué sa sélection de 2019 en nommant 43 % de films réalisés par des femmes.

Les femmes réalisatrices existent bel et bien, elles restent cependant trop invisibles aux yeux du grand public et peinent à se démarquer face aux réalisateurs qui disposent de plus gros moyens financiers. Certes, des progrès sont tout de même à noter : une récente étude de l’Université de Californie du Sud a par exemple montré que le nombre de femmes aux commandes de gros films hollywoodiens a sensiblement augmenté, le chiffre de films réalisés par des femmes dans les 100 premiers films du box-office américain passant de 4,6 % en 2018 à 10,6 % en 2019. Mais doit-on se contenter de ça ? Tout pas en avant est considéré comme un succès, mais l’on ne doit pas oublier que le véritable succès sera atteint lorsqu’il y aura enfin une vraie parité en matière de réalisation.

Éléa André.