Dur métier que celui de traducteur, les mots ont un sens et il convient de choisir les bons. En voilà une nouvelle preuve avec ce film, Tout peut changer, et si les femmes comptaient à Hollywood ? Déjà, un sous-titre a été ajouté. De là à dire que c’est parce qu’il faut tout expliquer au spectateur francophone, il n’y a qu’un pas qu’on ne franchira pas. La réalité est en effet tout autre : celui-ci utilise la polysémie de « compter » pour qu’on l’interprète de la manière qui nous convient. Les femmes comptent parce qu’elles sont importantes certes, mais beaucoup plus surprenant, elles comptent au sens numérique du terme car leur dénombrement tient un rôle majeur dans ce film. Nous aurons l’occasion d’en reparler par la suite. 

Une autre question importante tourne autour du titre lui-même dont le sens change entre les versions originale et française. Le titre anglais « Ça change tout » a un côté pessimiste dans lequel on retrouve l’idée qu’un film réalisé par une femme subit un traitement différent d’un autre réalisé par un homme, le sexe du réalisateur étant ce fameux « ça ». Le titre français laisse plus de place à l’espoir et à un futur positif : « Tout peut changer », y compris le futur des femmes dans le milieu cinématographique. 

Il s’agit là du sujet principal de ce documentaire signé Tom Donahue qui a pour vocation d’être un véritable électrochoc pour tous les spectateurs qui ignorent la situation passée et actuelle. A grand renfort de statistiques marquantes sur fond de musique dramatique, Tout peut changer met l’accent sur la suprématie masculine à Hollywood et la manière dont une poignée de femmes ont tenté de renverser cette situation. On nous « compte » (vous l’avez ?) leur travail de fourmi pour se documenter, répertorier, classer les informations et enfin mener la bataille juridique pour obtenir une reconnaissance qui ne serait pas usurpée. Le tout est entrecoupé d’extraits de films ou de séries pour illustrer les témoignages accablants de ces actrices qui se succèdent et dont le nom nous échappe (Rah mais je la connais elle !). 

Dans ce documentaire, la démarche est noble, la cause est juste et trop peu (re)connue, tout cela est vrai. Mais l’Enfer est pavé de bonnes intentions et la meilleure volonté du monde ne suffit pas à faire un bon film – un comble pour un long-métrage qui parle de cinéma ! La démonstration qui est faite et le parcours des femmes qui nous sont racontés sont convaincants, presque culpabilisants pour nous pauvres spectateurs car on réussit à se prendre au jeu de la défense de cette cause. Le problème n’est donc pas ici le fond mais bien la forme ; les interviews s’enchaînent, se répètent et seul un sursaut de la musique pour annoncer une statistique parvient à nous tirer de la torpeur dans laquelle on est plongé lorsque le film s’appesantit sur un même point trop longtemps. 

Retenons cette idée : il est enfin temps qu’Hollywood ouvre les yeux sur sa discrimination interne et externe. Les femmes peuvent réaliser, souvenons-nous de Kathryn Bigelow et de son Oscar en 2010 pour Démineurs. Mais elles sont aussi parfaitement légitimes pour réclamer d’autres rôles que les insubmersibles clichés d’une fille au bord d’un trottoir ou d’une mère débordée par sa vie de famille. C’est ce que ce film tente de nous faire comprendre mais il le réussirait d’autant plus s’il ne se perdait pas dans des détails qui n’apportent pas grand-chose à la réflexion… Une question vient alors naturellement : Tom Donahue en fait-il trop ? Non car on sent qu’il y a la volonté de bien faire et ce sujet reste d’une actualité brûlante comme le montre la sortie un mois plus tôt dans un autre style de Pygmalionnes, que je recommande. Mais le sentiment qui prédomine reste qu’il a privilégié la quantité au détriment de la qualitéQu’aurait dit la critique si c’est une femme qui l’avait réalisé ? Je vous laisse le soin d’y répondre 

Julien AUBERT