La construction de nombreux stéréotypes sexistes sur les informaticiennes explique en grande partie l’invisibilité des femmes dans les écoles et les entreprises du secteur de l’informatique et du numérique. Chantal Morley, chercheuse au sein du groupe Gender@Telecom à l’Institut Mines-Télécom Business School, travaille depuis des années sur la problématique « genre et technologies de l’information ». Avec le groupe Gender@Telecom, elle cherche aujourd’hui à décrypter comment s’expriment ces stéréotypes, ainsi qu’à expliquer les mécanismes d’invisibilisation des femmes dans le secteur du numérique et de l’informatique.

 

De nombreux stéréotypes qui tendent à conforter l’idée selon laquelle l’informatique serait un domaine masculin…

Le groupe Gender@Telecom a interrogé professionnels, étudiants et étudiantes sur leur position. En analysant leurs discours, les chercheurs ont distingué de nombreuses idées reçues comme : « Les femmes n’aiment pas l’informatique », ou encore : « Ce sont des représentations non démontrées, qui ne correspondent pas à la réalité ! ». La répétition de ces phrases est en réalité au cœur du problème des représentations différenciées. Comme le souligne Chantal Morley :

« Ces stéréotypes forment une connaissance, des lieux communs dont on a tous conscience, et que l’on accepte en se disant que, de toute façon, « c’est comme ça ! » ».

Cependant, comme en témoigne l’histoire de l’informatique, ces stéréotypes ne sont en aucun cas justifiés !

Si les femmes sont assurément présentes dans l’histoire de l’informatique et du numérique, elles disparaissent dans les récits. Le Collectif Georgette Sand s’est donc donné pour objectif de lutter contre toutes ces inégalités et idées reçues. Pour ce faire, l’équipe a choisi de réunir les parcours de soixante-quinze figures féminines qui ont marqué l’Histoire, tous domaines confondus (science, littérature, politique…), dans l’ouvrage Ni vues, ni connues :

« Pour être reconnues, il faut être connues, et pour être connues, il faut être vues ».

On peut par exemple citer la comtesse Ada Lovelace, première geek du monde en créant au XIXe siècle le premier algorithme interprétable par une machine ; ou encore Hedy Lamarr, véritable star du cinéma hollywoodien qui a inventé avec George Antheil un système de radiocommunication qui servira de modèle pour la téléphonie mobile, le wifi et le GPS […].

 

Les années 1980 : un véritable retournement de situation

Si les femmes ont réussi dans le passé à conquérir leur place dans les métiers de l’informatique et du numérique, on observe un revirement de situation dans les années 80 qui s’explique par trois facteurs majeurs :

Les modalités de recrutement

En effet, une société américaine définit à cette époque le profil psychologique du bon programmateur afin d’opérer une sélection parmi les nombreuses candidatures qui lui parviennent. Elle constitue alors un échantillon d’hommes travaillant dans le militaire, avec une sociabilité moindre que la moyenne et des activités socialement connotées comme masculines. Un modèle qui sera malheureusement longtemps utilisé !

La croissance des besoins en personnel informatique qui engendre des salaires relativement élevés

Chantal Morley explique qu’il était alors considéré comme anormal que des codeuses aient une rémunération aussi confortable et qu’il était peu concevable qu’elles encadrent des équipes mixtes.  Les nouveaux recrutements conduisent par la suite à masculiniser la profession.

Les institutions

A l’occasion d’une conférence organisée en 1968 sous l’égide de l’OTAN, à la demande des leaders de l’informatique qui commençaient à comprendre l’importance du logiciel, des spécialistes mondiaux de la programmation se sont réunis. Toutefois, aucune femme n’était conviée. De plus, dans le domaine de l’éducation, les universitaires incitent les industriels à parler de génie logiciel et d’ingénieur logiciel mais la qualité d’ingénieur contribue à masculiniser la perception des formations informatiques.

 

Le poids de la culture populaire joue un rôle important dans ce phénomène d’invisibilisation

Alors que l’informatique se diffuse dans la société dès la fin des années 1960, les mises en scène de l’ordinateur excluent souvent les femmes. L’IMTech explique :

« Dans les publicités de la fin des années 1970, la cible marketing est celle des cadres, hommes à 80% en 1985 en France. […] Dans les familles, le micro-ordinateur n’entre pas de façon égalitaire : les fils y ont davantage accès que les filles, et sont souvent initiés par leur père ».

 

Dès lors, quelles sont les bonnes approches de promotion de la mixité ?

Dans le n°62 des Cahiers du Genre, intitulé Femmes et métiers de l’informatique : un monde pour elles aussi, Chantal Morley revient sur les bonnes approches de promotion de la mixité, mais aussi sur les mauvaises. Selon la chercheuse, c’est par le prisme de l’inclusion et non de l’exclusion qu’il faut réfléchir à la question de la mixité. En effet, penser par exclusion consiste à s’adresser exclusivement aux femmes en leur disant : « il faut que vous vous informiez, que vous fassiez l’effort de vous inclure ». Or en procédant de la sorte, on cherche à régler le problème en dehors même des espaces professionnels. En revanche, en choisissant de penser en termes d’inclusion, on se concentre sur les pratiques à l’intérieur des entreprises, des formations, afin de questionner les attitudes, les représentations et les mécanismes d’égalité.

Toutefois, la chercheuse précise que tous les dispositifs d’inclusion ne sont pas bons :

« D’une manière générale, toutes les mesures visant à mettre en avant les femmes en tant que femmes sont problématiques. L’université des sciences et technologies de Norvège est à ce titre un bon cas d’étude. En 1995, elle avait lancé un programme d’inclusion en attirant les femmes sous l’angle de la différence, de la complémentarité par rapport aux hommes. Ce programme a eu un succès sur le plan statistique : il y a bien eu plus de femmes dans les filières technologiques. […] Mais des enquêtes sociologiques ont aussi montré que les jeunes femmes étaient embarrassées, car parler de complémentarité impliquait que l’université considérait les points forts des femmes comme différents de ceux des hommes. »

 

 

Aujourd’hui, la place des femmes dans le secteur du numérique reste très variable selon les pays et leurs cultures. Pour en savoir plus sur la situation des femmes dans les secteurs du numérique et des nouvelles technologies, ou sur les recherches de Chantal Morley, n’hésite pas à consulter le blog I’MTech de l’Institut Mines-Télécom :

https://blogrecherche.wp.imt.fr/2019/08/21/chantal-morley/