À l’occasion de la 92e cérémonie des Oscars, nombreuses ont été les réactions face à des nominés largement masculins, comme l’a démontré le lancement du mouvement #OscarSoMale. En effet, parmi les nominés dans la catégorie du « Meilleur Réalisateur » s’inscrivent Sam Mendes, Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Todd Phillips et Bong Joon-ho. Greta Gerwig, réalisatrice du film Les Filles du docteur March semble donc être la grande oubliée parmi les candidats pour ce prix tant convoité.

Force est de constater que, encore de nos jours, les femmes demeurent isolées des prestiges d’Hollywood. Depuis 1929, seules cinq femmes ont été nominées comme « Meilleur Réalisateur » au cours de la cérémonie des Oscars. La toute première à avoir eu ce privilège fut l’italienne Lina Wertmüller pour Pasqualino (Seven Beauties) en 1977, soit lors de la 49e édition des Oscars. Lui succédèrent Jane Campion pour La Leçon de piano (The Piano), Sofia Coppola avec Lost in Translation et Greta Gerwig avec Lady Bird en 2018. Ce n’est qu’en 2010 que, pour la première et unique fois, une femme remporta la prestigieuse récompense : Kathryn Bigelow s’inscrit alors dans l’histoire des Oscars avec son long-métrage Démineurs.

Diverses justifications concernant la sous-représentation des femmes du Septième Art parmi les lauréats aux Oscars ont été formulées : « rares sont les réalisatrices » ou  « si elles ne sont pas récompensées, c’est qu’elles n’ont rien produit de révolutionnaire ou de marquant ». Ces excuses sont pourtant vaines lorsque l’on sait que la cérémonie des Oscars a en partie été créée par l’aviatrice et scénariste Jeanie MacPherson, en 1929. Il est tout aussi curieux de savoir que le premier film de fiction La Fée aux choux a été réalisé par la française Alice Guy en 1896 ou encore que le premier film d’animation L’Ornement d’un cœur amoureux a vu le jour de la main de la réalisatrice allemande Lotte Reiniger en 1919. On ne peut donc nier l’implication des femmes dans l’Histoire du cinéma. Ainsi, il paraît injuste qu’elles soient si peu récompensées et mises en valeur, contrairement à leurs homologues masculins. Nous traitons ici des Oscars, mais il en est de même pour d’autres prix internationaux à l’image du Festival de Cannes qui n’a remis une Palme d’Or qu’à une réalisatrice, Jane Campion en 1993, en 72 ans d’existence.

Pourquoi les réalisatrices connaissent-elles une discrimination tacite en ce qui concerne les récompenses du cinéma ? Il existe plusieurs raisons à ce constat, mais la principale reste le manque de moyens. En effet, les films lauréats de toutes récompenses ont pu marquer grâce à leurs budgets colossaux, à l’image de Sam Mendes qui a bénéficié de plus de 90 millions d’euros pour son film 1917. D’après les études du Centre National du Cinéma (CNC), les réalisatrices disposent d’un budget en moyenne inférieur à 2,2 millions de dollars comparé celui de leurs homologues masculins. Ainsi, leurs moyens sont limités tout comme leurs ambitions, les assignant généralement à un cinéma d’auteur peu susceptible d’être catégorisé pour les grands prix. Ce manque de financement crée alors un cercle vicieux, empêchant les réalisatrices d’être pleinement reconnues. Les investisseurs limitent leur participation à la production d’une cinéaste, songeant qu’elle ne sera jamais éligible pour de prestigieuses compétitions, et, du fait de ce manque de moyens, les œuvres des réalisatrices pâtissent d’une reconnaissance restreinte. Comme l’énonçait l’actrice Frances McDormand lors d’une interview à Cannes en 2015: “”We don’t need help, we need money” (“Nous n’avons pas besoin d’aide, nous avons besoin d’argent”).

Cette sous-représentation des réalisatrices parmi les lauréats du Septième Art remet en question le fonctionnement et le principe des récompenses cinématographiques. Certains militent pour une reconnaissance des films d’auteur, permettant d’élargir la sélection à plus de cinéastes féminins. Alors que l’Académie des Oscars tentent de changer son image dite “traditionnelle” voire “conservatrice” en mettant en valeur les cinéastes afro-américains, elle néglige encore les femmes dirigeantes de l’industrie cinématographique, malgré une certaine prise de conscience féministe suite à l’affaire Weinstein. Ainsi, le public devrait faire pression sur l’Académie et les autres institutions cinématographiques pour récompenser les réalisatrices et briser les stéréotypes en leur permettant de bénéficier d’un budget égalant celui des réalisateurs, sans étouffer leurs ambitions.